Bianet – 14 mai 2025
La décision du mouvement kurde de déposer les armes et de mettre fin à son existence organisationnelle a ravivé, dans différents secteurs de la société, l’idée d’un nouveau processus de « résolution » ou de paix après des décennies de conflit marquées par les politiques de déni. Pour certains, cette décision constitue une rupture historique ; pour d’autres, elle ouvre avant tout une période de silence permettant au pouvoir de redéfinir l’espace politique. Quoi qu’il en soit, le nouveau climat politique qui en résulte suscite des attentes quant aux initiatives que l’État et le gouvernement pourraient désormais prendre.
Dans ce contexte, l’une des questions les plus débattues concerne la libération des prisonniers politiques — dont plusieurs milliers sont détenus depuis plus de trente ans —, ou, autrement dit, la possibilité d’une amnistie.[i] Si les représentants du gouvernement affirment qu’une amnistie générale n’est pas à l’ordre du jour, ils laissent néanmoins entendre que des modifications limitées du système d’exécution des peines pourraient être envisagées.[ii] En Turquie, toutefois, les réformes relatives à l’exécution des peines n’ont jamais constitué de simples ajustements techniques. En particulier sous les gouvernements de l’AKP, elles sont devenues des instruments de politiques sélectives et discriminatoires, porteurs d’une forte dimension politique.
Les réformes de l’exécution des peines sous l’AKP : des « amnisties implicites » fondées sur la discrimination
Tout au long de la période de gouvernement de l’AKP, les réformes de l’exécution des peines ont presque systématiquement été conçues de manière à exclure les prisonniers politiques. Alors que les personnes condamnées pour des infractions de droit commun ont bénéficié de réductions de peine ou d’un élargissement des possibilités de libération anticipée, les prisonniers politiques ont été maintenus en dehors de ces dispositifs. Sans être qualifiées d’amnistie, ces réformes ont ainsi produit les effets d’une amnistie implicite, tout en consacrant une discrimination durable à l’encontre des prisonniers politiques.
La loi n° 7242, adoptée en 2020 sous prétexte de répondre à la pandémie de Covid-19, constitue l’exemple le plus révélateur de cette politique. Tandis que des dizaines de milliers de personnes condamnées pour des infractions de droit commun ont été libérées, les prisonniers politiques — en particulier ceux poursuivis pour des faits liés à la liberté d’expression ou à la liberté d’association — ont été exclus du champ d’application de cette réforme. L’approche sécuritaire du gouvernement a ainsi transformé cette discrimination en règle plutôt qu’en exception.[iii]
L’injustice inscrite dans la loi : un double standard
L’injustice du régime d’exécution des peines ne se limite pas aux réformes ponctuelles. Elle est également inscrite dans la législation elle-même, qui maintient une discrimination structurelle à l’égard des prisonniers politiques. Avant l’arrivée de l’AKP au pouvoir, les personnes condamnées pour des infractions de droit commun pouvaient bénéficier d’une libération conditionnelle après avoir exécuté les deux tiers de leur peine, tandis que ce seuil était fixé aux trois quarts pour les prisonniers politiques. Les modifications législatives adoptées sous les gouvernements de l’AKP ont abaissé cette proportion à la moitié de la peine pour une grande partie des condamnés de droit commun, tout en maintenant la discrimination à l’égard des prisonniers politiques. Au lieu d’instaurer un régime égalitaire, leur seuil n’a été réduit qu’aux deux tiers.
La discrimination inscrite dans la loi à l’encontre des prisonniers politiques est également prolongée dans la pratique, où elle est même renforcée. Alors que le régime de libération sous surveillance est largement appliqué aux détenus condamnés pour des infractions de droit commun, les prisonniers politiques sont, dans de nombreux cas, exclus de ce droit au motif qu’ils ne sont pas considérés comme ayant une « bonne conduite ». En pratique, un prisonnier politique doit donc non seulement passer davantage de temps en prison pour purger sa peine, mais aussi demeurer soumis au pouvoir discrétionnaire de l’administration pénitentiaire. Le double standard ne relève ainsi pas seulement de la loi ; il devient également une question de pratique administrative. À cet égard, il suffit de rappeler le cas récent de Selçuk Kozağaçlı, président d’honneur de l’Association des juristes progressistes (ÇHD), qui, après avoir été libéré, a de nouveau été arrêté moins de vingt-quatre heures plus tard avant d’être renvoyé en prison.[iv]
Le test de sincérité du processus de paix : une réforme égalitaire de l’exécution des peines
Si un nouveau processus de paix ou de résolution doit réellement être engagé, l’une de ses premières étapes devrait être la transformation de ce système d’exécution des peines profondément inégalitaire, en vigueur depuis des décennies. Les dispositions légales comme les pratiques administratives qui excluent systématiquement les prisonniers politiques ne portent pas seulement atteinte au principe de l’État de droit ; elles renforcent également les doutes quant aux intentions du gouvernement et érodent la confiance dans la possibilité de construire une paix durable.
La question de savoir si une « amnistie » ouvrant la voie à la libération de prisonniers politiques, victimes depuis des décennies d’un double standard, verra le jour dépasse largement une simple préférence technique. Le fait que l’État renonce à traiter les prisonniers politiques de manière différenciée constitue non seulement une question de droit, mais aussi un signe de sincérité politique et une étape essentielle pour reconstruire le sentiment de justice. Mettre fin à cette structure d’injustice façonnée par les « amnisties implicites » est l’une des conditions préalables à une véritable normalisation démocratique.
Note de traduction :
Cette traduction française a été produite par ChatGPT sur la base du texte original de Mustafa Eren. La version finale a été revue et validée par l’auteur.
Notes
[i] Selon le rapport 2023 des statistiques pénitentiaires annuelles du Conseil de l’Europe (« SPACE Statistics »), parmi les 306 031 personnes condamnées et détenues en Turquie à cette date, 23 125 avaient été condamnées pour des infractions qualifiées de « terrorisme ». En outre, parmi ces 306 031 condamnés, 11 494 purgeaient une peine de réclusion à perpétuité et 53 682 une peine de vingt ans ou plus. Voir : SPACE I – 2023, pp. 46–49. https://www.coe.int/en/web/prison/space
[ii] Le ministre de la Justice, Yılmaz Tunç, a déclaré que la réforme de l’exécution des peines connue sous le nom de « 10ᵉ paquet judiciaire » comprend quarante articles et ne constitue en aucun cas une amnistie. Selon lui, les principaux bénéficiaires de cette réforme seraient les personnes qui n’avaient pas pu profiter de la réforme adoptée en 2020 pendant la pandémie de Covid-19, c’est-à-dire celles qui avaient commis une infraction avant le 31 juillet 2023 mais dont la condamnation n’était pas encore devenue définitive et qui n’avaient donc pas encore été incarcérées. Hürriyet, 11 mai 2025.
[iii] Lorsque le décret-loi n° 671, adopté en 2016 et pouvant être considéré comme la première réforme d’ampleur de l’exécution des peines sous l’AKP — prévoyant la libération d’environ un cinquième de la population carcérale —, a été promulgué, j’avais exprimé publiquement mes réserves dans une déclaration rédigée au nom de l’Association de la société civile pour le système d’exécution des peines (CİSST) :
« Cette réforme est contraire au principe d’égalité. Elle ne concerne pas l’ensemble des prisonniers, mais exclut les personnes poursuivies en vertu des dispositions légales mentionnées ci-dessus. Il ne s’agit pas ici de défendre une égalité absolue. Toutefois, une réforme de cette nature devrait, du point de vue de la sociologie du droit, reposer sur un consensus social. En l’état, il est difficile d’affirmer qu’elle repose sur un tel consensus ou qu’elle corresponde au sentiment de justice de la société et contribue à la paix sociale. L’exclusion systématique des prisonniers politiques (notamment ceux poursuivis au titre de la loi antiterroriste) ainsi que des personnes condamnées pour des infractions considérées comme commises contre l’État mérite d’être débattue. Le fait que l’État pardonne les auteurs d’infractions commises contre des citoyens tout en maintenant en détention ceux condamnés pour des infractions commises contre lui-même a déjà fait l’objet de controverses et de recours judiciaires. En outre, cette réforme, présentée comme destinée à faire de la place dans les prisons pour les milliers de personnes récemment arrêtées, repose implicitement sur l’idée que les personnes encore en détention provisoire, qui n’ont pourtant pas encore été condamnées et bénéficient de la présomption d’innocence, seraient plus “coupables” que celles libérées. Une telle présomption est contraire à la logique et inacceptable du point de vue de la sociologie du droit. »
Site du CİSST : https://cisst.org.tr/basin_duyurulari/kismi-ozel-affa-iliskin-dusuncelerimizdir/
[iv] Pour une analyse de cette affaire et du fonctionnement des Commissions d’administration et d’observation des établissements pénitentiaires, voir :
Hikmet Andal, Sa libération n’aura duré que moins d’une journée : Selçuk Kozağaçlı renvoyé en prison, Bianet, 17 avril 2025.
Evrim Kepenek, Comment fonctionnent les commissions pénitentiaires qui ont empêché la libération d’İlhan Sami Çomak ?, Bianet, 23 août 2024.
📚 Bibliographie
Andal, H. (17 avril 2025). Sa libération n’aura duré que moins d’une journée : Selçuk Kozağaçlı renvoyé en prison. Bianet.
Conseil de l’Europe. (2023). SPACE I – Statistiques pénitentiaires annuelles du Conseil de l’Europe.
Eren, M. (2016). Nos réflexions sur l’amnistie partielle spéciale. Association de la société civile pour le système d’exécution des peines (CİSST).
Hürriyet. (11 mai 2025). Déclaration du ministre de la Justice Yılmaz Tunç concernant le « 10ᵉ paquet judiciaire ».
Kepenek, E. (23 août 2024). Comment fonctionnent les commissions pénitentiaires qui ont empêché la libération d’İlhan Sami Çomak ? Bianet.
